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Le lien entre trauma (abus, violences) et sexualité adulte

16 sept.
5 min de lecture

La sexualité adulte n’est pas seulement une affaire de désir, de technique ou de « compatibilité ». Elle s’enracine dans le corps, dans la sécurité intérieure et dans la façon dont on a appris — ou non — que l’intimité pouvait être habitable.

Quand une personne a vécu des abus, des violences sexuelles, physiques ou psychologiques, ou un climat familial d’insécurité durable, ces expériences ne restent pas « dans le passé ». Elles laissent souvent une empreinte dans le système nerveux, dans l’attachement et dans le rapport au corps. C’est ce que la recherche nomme parfois sexualité traumatique ou sexualité post-traumatique : des réactions qui surgissent spécifiquement dans les contextes sexuels, même des années plus tard.

Cela ne signifie pas que toute personne ayant subi un trauma aura des difficultés sexuelles. Cela signifie que le lien est fréquent, variable, et qu’il mérite d’être compris sans honte.


De quels traumas parle-t-on ?

Tous les traumas n’ont pas le même impact sur la sexualité. Les plus fortement associés aux difficultés sexuelles à l’âge adulte sont les traumas interpersonnels : ceux commis par un autre être humain, surtout dans un lien de proximité ou de dépendance.

On y retrouve notamment :

  • les agressions sexuelles dans l’enfance, l’adolescence ou à l’âge adulte

  • les violences physiques et psychologiques

  • la négligence émotionnelle

  • l’exposition à la violence conjugale

  • les relations abusives répétées


Le cumul des expériences pèse souvent davantage qu’un événement isolé. Dans les consultations en thérapie sexuelle, une part importante des personnes rapporte plusieurs types d’adversités précoces.

Le trauma relationnel est particulièrement déstabilisant parce qu’il attaque deux fondations de la sexualité : la confiance et le sentiment que son corps appartient encore à soi.


Ce n’est pas « dans la tête » : le corps a appris à se protéger

Le désir, l’excitation et le plaisir demandent un état de sécurité relative. Le système nerveux doit pouvoir sortir du mode alerte.

Après un trauma, surtout répétitif, le corps peut rester longtemps réglé sur la protection :

  • hypervigilance : le moindre geste, bruit, regard ou contact peut être interprété comme un danger

  • activation : anxiété, tension, envie de fuir ou de « finir vite »

  • figement / dissociation : impression d’être ailleurs, de regarder la scène de l’extérieur, de ne plus sentir son corps


Ces réactions ne sont pas des caprices. Ce sont des adaptations intelligentes qui ont permis de survivre. Le problème, c’est qu’elles se réactivent ensuite dans des situations qui, objectivement, ne sont plus dangereuses : un câlin, un déshabillage, une pénétration, un orgasme, parfois même un regard bienveillant.

Le corps se souvient plus vite que la pensée. Une personne peut savoir qu’elle est en sécurité avec son partenaire et, en même temps, sentir son corps se fermer.


Les formes que prend la sexualité après un trauma

Il n’existe pas un seul scénario. La recherche et la clinique montrent plutôt plusieurs profils, parfois contradictoires chez une même personne selon les périodes.


1. L’évitement et la baisse de désir

Le sexe est associé à la peur, à la douleur, à la honte ou à la perte de contrôle. Le désir s’éteint, l’excitation peine à venir, l’orgasme devient difficile, les rapports peuvent être douloureux. Chez certaines femmes, on retrouve davantage de dysfonctions sexuelles ; chez certains hommes, des troubles du désir, de l’érection ou de l’éjaculation.


2. L’hypersexualité ou la sexualité compulsive

À l’inverse, certaines personnes multiplient les rapports, la pornographie ou les prises de risque. Ce n’est pas toujours « trop de désir ». C’est parfois une tentative de reprendre le contrôle, de s’anesthésier, de vérifier qu’on existe, ou de transformer une expérience de passivité en activité. L’évitement et la compulsivité peuvent même coexister : envie et dégoût, recherche et fuite.


3. La dissociation pendant les rapports

Le corps « part ». On est présent·e physiquement, absent·e intérieurement. On peut même avoir une réponse génitale sans plaisir subjectif. Cette déconnexion corps-esprit est l’une des clés de nombreuses difficultés sexuelles post-traumatiques.


4. La complaisance sexuelle

Dire oui pour ne pas décevoir, pour garder le partenaire, pour en finir plus vite, pour éviter un conflit. Le plaisir de l’autre devient plus important que son propre ressenti. Cette dynamique, fréquente après un trauma, entretient le sentiment de ne plus s’appartenir.


5. La honte, la culpabilité, le dégoût de soi

Le trauma laisse souvent un récit intérieur : « mon corps est sale », « le désir est dangereux », « je ne mérite pas le plaisir ». Ces croyances étouffent l’érotisme plus sûrement que n’importe quelle technique.


6. Les déclencheurs dans le couple

Une position, une odeur, une phrase, l’obscurité, le sentiment d’être « pris·e », un partenaire impatient : autant d’éléments qui peuvent réveiller le passé sans que la personne comprenne immédiatement pourquoi.

Ces manifestations ne sont pas la preuve que la personne « n’aime plus » son partenaire. Elles disent souvent : mon système de protection est encore en service.


Pourquoi le couple est concerné, même si un seul a vécu le trauma

Le trauma d’un partenaire change la danse relationnelle.

La personne traumatisée peut avoir besoin de beaucoup de prévisibilité, de contrôle, de temps. L’autre peut se sentir rejeté, confus, impuissant, parfois coupable. Des décalages de désir apparaissent. L’un poursuit, l’autre se retire. Le sexe devient un terrain de malentendus.

Les études sur les couples montrent que les traumas interpersonnels de l’enfance sont liés à une moindre satisfaction sexuelle, à plus de détresse et à des difficultés d’intimité — parfois aussi chez le partenaire.

Ce n’est pas une condamnation du couple. C’est une invitation à sortir du « qu’est-ce qui ne va pas chez toi / chez moi ? » pour regarder ce que le système nerveux et l’histoire tentent de protéger.


Ce qui aide vraiment (et ce qui peut blesser)

La sexualité post-traumatique ne se « répare » pas par plus de performance, plus de nouveauté ou plus de pression à « passer à autre chose ».

Les approches les plus utiles partagent quelques principes :

  • La sécurité avant le sexe.Tant que le corps perçoit une menace, il ne peut pas ouvrir l’accès au plaisir. On commence par le rythme, le consentement vivant (oui, non, pas maintenant), le droit d’interrompre, la lumière, les mots, le tempo.

  • Revenir dans le corps, progressivement.Sentir ses appuis, sa respiration, les zones neutres, les zones agréables, les zones à éviter. Distinguer excitation, peur, figement. Apprendre à rester présent·e quelques secondes de plus, puis quelques minutes.

  • Séparer toucher et performance.Le toucher non sexuel, sans objectif d’orgasme, permet souvent de réapprendre que le corps peut recevoir sans devoir « produire » quelque chose.

  • Travailler la honte : la honte isole. La nommer, la contextualiser, la relier à ce qui a été subi plutôt qu’à ce que l’on « est », ouvre de l’espace pour le désir.

  • Ne pas forcer le récit :Tout le monde n’a pas besoin de raconter les faits en détail pour avancer. Certaines personnes ont d’abord besoin de régulation, de limites claires, d’un partenaire qui ne prend pas leur retrait comme un rejet personnel.

  • Un accompagnement spécialisé quand c’est trop lourd : thérapie individuelle ou thérapie de couple. L’important est que le ou la clinicien·ne ne pousse pas vers l’acte sexuel avant que le système nerveux y soit prêt.


Guérir ne signifie pas effacer le passé. Cela signifie que l’intimité peut redevenir un lieu choisi, habité, et progressivement désirant.


Un message essentiel

Si vous vous reconnaissez dans ces pages, trois choses méritent d’être dites clairement :

  1. Votre corps n’est pas cassé. Il a appris à vous protéger.

  2. Le désir qui s’est retiré n’est pas une trahison. C’est souvent une stratégie de survie.

  3. Une sexualité plus vivante reste possible, même longtemps après, à condition d’aller à la vitesse du système nerveux, pas à celle de la volonté.

Le travail n’est pas de « redevenir normal·e ». Il est de reconstruire une relation au corps dans laquelle le plaisir n’est plus une menace, et où le « non » comme le « oui » ont enfin de la place.

Si cet article vous touche de près et que vous vous sentez débordé·e, parlez-en à un professionnel formé au trauma et à la sexualité. Vous n’avez pas à traverser cela seul·e.

 
 
 

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© 2016 - Angélique Payet

Psychologue clinicienne - Sexologue

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